La face cachée de l’énergie verte

Le Pacte vert de l’Europe sera-t-il aussi vertueux que l’on veut nous le faire croire ? En gommant la pollution liée à la production et au recyclage des matériaux critiques indispensables à nos industries,  on leurre le citoyen.

Les dirigeants européens l’encouragent, les citoyens l’attendent et les industriels la célèbrent : on parle bien sûr de la transition énergétique, ce formidable élan collectif vers un monde « bas carbone », moins consommateur de ressources fossiles et plus respectueux de l’environnement. En Europe, le Green Deal présenté en 2019 par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, prévoit que les émissions de gaz à effet de serre y seront devenues nulles en 2050. Pékin vient également d’annoncer la neutralité carbone de la Chine à l’horizon 2060. Et quoi qu’en pense Donald Trump, le virage vert américain est bel et bien engagé dans de nombreux Etats et métropoles des Etats-Unis (San Francisco, Los Angeles, Phoenix, New York…) qui ont, à des degrés divers, pris des engagements forts en faveur d’un monde moins émetteur de CO2.

Et pourtant, posons-nous une question scandaleuse : les énergies vertes sont-elles si écologiques qu’on le prétend ? Rendront-elles le monde plus durable, responsable et soutenable ? En réalité, rien n’est moins sûr… A côté de la rénovation énergétique des bâtiments ou de la végétalisation des villes, une grande partie du futur « vert » sera l’affaire de « technologies vertes » permettant de produire de l’électricité sans émettre de CO2 : les éoliennes et les panneaux solaires. Par ailleurs, les villes plus « durables », où s’entasse déjà plus de 50 % de la population mondiale, ne pourront faire l’économie d’un recours massif aux voitures électriques, présentées comme « propres » et « zéro émissions ». La cause est entendue : de telles technologies ne polluent pas au moment de leur utilisation – c’est pourquoi on les pare de maintes vertus. Or nous n’avons souvent pas idée de la pollution générée par la fabrication de tels outils, pas davantage que nous n’apprécions les impacts environnementaux dus à leur éventuel recyclage. Autrement dit, le grand public n’apprécie pas le cycle de vie complet des solutions vertes, et notamment la quantité de métaux nécessaires à leur fabrication.

Des ressources concentrées dans quelques pays

Car il faut bien le comprendre : si le XXe siècle a été celui du pétrole, le XXIe siècle sera un âge de métal : il va falloir des quantités de métaux abondants (fer, aluminium, cuivre, zinc…) et de métaux plus exceptionnels, communément appelés « métaux rares », pour industrialiser les technologies vertes. Gallium, indium, antimoine, tungstène, cobalt, graphite, terres rares, platinoïdes…, les métaux rares englobent une trentaine de ressources sans lesquelles nous ne pourrions « rouler propre » ou « nous chauffer vert », ni même dématérialiser nos modes de vie, avec toutes les économies de matières que la digitalisation promet. Le rotor de l’éolienne, le vibreur d’un téléphone et le moteur de la plupart des voitures « zéro émissions » sont ainsi constitués de néodyme, un métal rare particulièrement prisé pour ses propriétés magnétiques.

Cette liste en recoupe une autre : les ressources dites « critiques » que la Commission européenne a mises à jour en septembre 2020. Parmi elles, le magnésium ou le lithium : la concentration de leur production entre une poignée de pays producteurs et les tensions entre l’offre et la demande qu’une telle situation peut générer sont telles que des pénuries pourraient survenir et mettre en danger les efforts du continent européen pour atteindre la neutralité carbone. En effet, le Brésil fournit 92 % du niobium pour le reste du monde cependant que l’Afrique du Sud concentre 84 % de la production mondiale de rhodium et de ruthénium. Le Congo-Kinshasa fournit quant à lui 68 % du cobalt, mais c’est la Chine qui se taille la part du lion : 74 % de l’antimoine, 69 % du tungstène, 86 % des terres rares, 66 % du scandium, etc.

Or nous ignorons souvent tout des conditions de production de ces métaux. En effet, leur concentration dans l’écorce terrestre est si infime qu’il faut des trésors d’ingénierie chimique et d’énergie pour les extraire et les purifier à 100 %. Songez qu’il faut 1.200 tonnes de roches pour produire un seul kilogramme de lutécium… Dans la province de l’Heilongjiang, au nord-est de la Chine, où nous nous trouvions en 2019 dans le cadre d’un reportage, les conditions de raffinage du graphite, un minerai qui entre notamment dans la composition des voitures des batteries électriques, semblent ne pas avoir changé depuis les années 1950. Des ouvriers, le visage tout juste recouvert d’un fichu, trempent la ressource dans des bains d’acide, puis la transfèrent dans des fours à haute température. Et dans la région, les mines à ciel ouvert, à flanc de montage, côtoient les décharges sauvages de rebuts de graphite.

La situation n’est guère plus reluisante en Mongolie intérieure, à l’ouest de Pékin, où l’on extrait et raffine des terres rares, une classe spécifique de métaux rares. Les rejets toxiques issus de leur raffinage sont accumulés dans un gigantesque réservoir à ciel ouvert générant, aux dires des habitants et des spécialistes chinois, de la radioactivité, des poussières toxiques et des cancers… L’extraction du lithium en Bolivie, du cuivre au Chili (le cuivre est un métal abondant très recherché pour ses propriétés conductrices), du chrome au Kazakhstan ou du palladium en Russie ne constituent pas davantage des services rendus à la planète et, quoi qu’en disent les industriels miniers, la « mine verte » est une chimère. Une réalité qui nous met face à un désagréable paradoxe : pour faire du propre, il faut faire du sale.

La voiture électrique est plus polluante

Prenez une voiture électrique, dite aussi « zéro émissions » puisque le pot d’échappement n’existe plus : les analyses de cycle de vie (ACV) confirment pourtant que son industrialisation est plus énergivore et polluante que celle d’une voiture thermique. Le gain écologique d’une « voiture verte » se situe néanmoins durant son utilisation puisqu’il n’est nul besoin d’en remplir le réservoir de pétrole. C’est oublier, tout de même, que la batterie doit être rechargée avec de l’électricité qui peut provenir d’un réacteur nucléaire, d’une ferme solaire ou… d’une centrale à charbon. A ce titre, il faut scruter les performances environnementales chinoises puisqu’avec près de 20 % de la population mondiale, Pékin devrait totaliser plus de 60 % des ventes de véhicules à nouvelles énergies en 2030. Or c’est une donnée connue : l’électricité de l’Empire du milieu provient, pour les trois-quarts, de ressources fossiles… Il n’est guère étonnant, dès lors, qu’une étude publiée en 2018 dans la revue Nature Energy conclue que si chacun se rue sur une borne de recharge rapide lors d’un pic de consommation d’électricité – c’est-à-dire au moment où seules les centrales thermiques sont en mesure de satisfaire la majorité de la demande – une voiture électrique roulant en Chine peut générer, sur l’ensemble de son cycle de vie, davantage de CO2 qu’une voiture conventionnelle.

Rassurons-nous cependant : compte tenu du mix électrique européen, la voiture électrique constitue, sur notre continent, assurément une meilleure solution écologique que son homologue thermique. Diverses études concluent par exemple qu’en France, où l’électricité est nucléaire (donc plutôt décarbonée), les gains en termes d’émission de CO2 sont de l’ordre de 80 %. Mais convenons dans le même temps qu’un nouveau nuage de pollution venu d’Asie (au dioxyde de carbone, cette fois-ci) ne s’arrêtera pas, comme par miracle, aux frontières de l’Hexagone… Les émissions de gaz à effet de serre chinoises ne réchaufferont pas que la Chine ! Pour réellement apprécier la pollution générée par les véhicules dits « propres », acceptons d’embrasser une lecture mondiale du phénomène. Voir midi à sa porte est assurément mortifère… Or les rouages essentiels de l’Etat n’ont pas pris la mesure de cette réalité. On s’apprête à investir des milliards d’euros dans la « révolution verte » sans réellement en cerner tous les tenants et les aboutissants. Pourquoi ?

Une formidable régression cognitive

D’abord parce que les mines de métaux rares ne se trouvent pas – ou peu – en Occident. Dans les années 1980, les Etats-Unis et l’Europe produisaient encore l’essentiel des terres rares pour le reste du monde. Mais les tensions générées avec les populations riveraines, compte tenu des impacts écologiques de ces activités industrielles, ont conduit à transférer ces activités polluantes dans des pays miniers, aux réglementations sociales et environnementales plus laxistes et qui produiraient des matières premières à des prix cassés. Ces derniers étaient prêts à sacrifier leur environnement pour conquérir un leadership minier générateur de croissance. Dès lors, la pollution des technologies vertes a été délocalisée – et littéralement effacée. En ce sens, le basculement vers les énergies vertes est une formidable régression cognitive, et il va falloir des décennies pour faire comprendre aux générations futures que la pollution chinoise, congolaise ou bolivienne est la conséquence directe de leurs modes de consommation.

Ensuite, parce que l’urgence absolue, c’est la lutte contre le réchauffement climatique. Le recours aux technologies vertes ne signe pas la disparition du pétrole et du charbon, mais il permet néanmoins leur dilution dans le mix électrique mondial, appelé à se diversifier. A ce prix, nous pourrons espérer limiter la hausse des températures à deux degrés d’ici la fin du siècle… au prix de nouvelles pollutions (minières, aux métaux lourds) dont nous nous soucierons plus tard. Un parallèle peut être fait avec l’hydro-électricité : c’est de l’électricité « verte » jusqu’à ce que nous ayons pris conscience des atteintes à la biodiversité que cela représente d’inonder des vallées au Canada, en Norvège ou au Brésil. Mais encore une fois, l’urgence, c’est le CO2, devenu la principale mesure de notre action climatique.

Et les enjeux sont tels qu’ils ont passé sous silence la nouvelle dépendance à Pékin que notre soif de métaux rares sécrète inévitablement… D’un côté, la crise du coronavirus nous a fait prendre conscience de la nécessaire relocalisation des industries engageant notre souveraineté ; de l’autre, nous nous jetons comme un seul homme dans la gueule du dragon chinois. Pékin produit en effet environ 40 % des métaux rares extraits dans le monde et nous tient la dragée haute depuis le tournant du millénaire en limitant ses exportations à destination de ses partenaires commerciaux. Sur ce dossier, l’Europe et les Etats-Unis ont eu beau jeu de poursuivre à deux – et avec succès – la Chine devant l’organisme de règlement des différends de l’OMC, Pékin ne dévie pas de son objectif : vendre moins de ressources à bas coût et davantage de technologies vertes à haute valeur ajoutée. La question, douloureuse, est dès lors ouverte : en verdissant nos modes de consommation, ne risquons-nous pas de « rouler chinois » et de nous chauffer grâce à Pékin ? Formidable œuvre de destruction créatrice, la transition énergétique ne va-t-elle pas supprimer les emplois de l’âge thermo-industriel en Occident pour recréer autant de « green jobs », mais en Asie cette fois-ci ? Tout d’un coup, on cerne mieux les positions du président américain sur ces questions et la guerre commerciale qu’il a engagée en 2017…

Une géopolitique des énergies renouvelables émerge

Et puis, cette marche vers un monde plus vert va accroître nos besoins en ressources minérales. Récemment, la Commission européenne a rappelé que d’ici 2030, les industriels de l’automobile auront besoin de 69 fois plus de nickel, 50 fois plus d’aluminium et de cuivre, 46 fois plus de lithium et 18 fois plus de manganèse pour industrialiser les dizaines de millions de voitures électriques appelées à remplacer leurs homologues thermiques. Où allons-nous extraire ces ressources et, surtout, au prix de quels nouveaux équilibres géopolitiques ? Il n’est en effet pas abusé d’affirmer qu’une « géopolitique des énergies renouvelables » est en train de se cristalliser puisque des pays riches des métaux d’un monde plus vert veulent déjà tirer leur dynamisme minier à leur avantage : à commencer par la Chine, bien sûr, qui réserve ces matières premières pour son propre outil industriel. Ce nationalisme minier, couronné de succès, inspire déjà d’autres Etats à travers le monde tels que l’Indonésie et la Bolivie (avec, il est vrai, des succès mitigés).

En résumé, la révolution verte ne résoudra pas les défis écologiques, économiques et géopolitiques associés au pétrole ; elle ne fera que les substituer par d’autres, générés par notre soif de métaux. Il n’est pas question, pour autant, de continuer à dépendre des hydrocarbures ! Mais nous pensons qu’à mesure que les consommateurs seront mieux informés de l’« envers du vert », beaucoup réaliseront que cette transition n’est pas celle qu’ils avaient espérée lorsqu’ils ont vu les grands de ce monde se tomber dans les bras au Bourget, lors de la COP21, en 2015. Cet unanimisme d’antan dissimulera de plus en plus difficilement les tensions qui vont traverser nos sociétés occidentales à mesure que les mix électriques se verdiront. Car la question qui vient est inévitable : comment corriger les effets négatifs d’un monde plus vert, et faire de la transition énergétique un succès ?

Enfin, nous ne pourrons esquiver une question plus vertigineuse encore : comment cette transition énergétique va-t-elle accélérer un changement de nos modes de consommation ? Nous nous trompons si nous pensons que nous sauverons la planète en posant simplement un panneau solaire sur notre toit. De même que nous risquons de lâcher la proie pour l’ombre si nous embarquons tous dans des SUV électriques, comme nous y incitent de plus en plus les publicités des constructeurs automobiles. Une recherche de sobriété – qui ne doit pas nécessairement rimer avec décroissance – doit accompagner la transition verte. A l’heure où les appareils politiques et industriels occidentaux sont entièrement tournés vers une relance des économies violemment frappées par la crise sanitaire, on mesure combien la transition énergétique risque dès lors de se révéler beaucoup plus douloureuse que nous nous l’imaginions. Nous nous refusons encore à l’admettre, et pourtant ce nouveau saut technologique implique, en réalité, de s’accompagner de sauts de conscience.

Guillaume Pitron est journaliste et réalisateur. En travaillant pour le Monde diplomatique ou le magazine Geo, il commence à s’intéresser  aux matières premières qui vont vite s’imposer comme le fil rouge de nombre de ses enquêtes et films. En 2018, il sort  « La guerre des métaux rares  » aux Éditions LLL. Le livre s’est vendu à 60.000 exemplaires et est, depuis, sorti, en huit langues. Il a reçu de nombreux prix dont celui du Prix de l’économie.  Il vient de co-réaliser, avec Jean-Louis Pérez, un nouveau documentaire, visible sur Arte à partir du 17 novembre,  https://www.arte.tv/fr/videos/084757-000-A/la-face-cachee-des-energies-vertes/.